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mars 2012

Sauve-nous Yann Barthès

Sauve-nous Yann Barthès Ce sont un peu les Guignols de l’info des temps modernes. Avec leurs cibles favorites, avec leurs sketchs récurrents et avec leur savant dosage d’humour, de dénonciation et de provocation, les équipes du Petit Journal et l’emblématique Yann Barthès rencontrent depuis quelques années un succès qui, malgré quelques aléas, ne se dément pas. Mais pourquoi diable restez-vous scotché à ce programme court devenu culte ? Il y a une explication à cela.

Vu de l’extérieur, Le Petit Journal est une émission sympathique, proposant avec légèreté de se moquer des comportements légers, déplacés et inavoués des politiques et des people. La recette est simple : choisir le seul angle de vue que les autres caméras n’ont pas pris, et filmer ce qui n’a aucun intérêt pour mettre en évidence les péchés mignons de personnalités qui, jusqu’alors, n’avaient rien à se reprocher. Chaussettes bariolées, curage de nez, mais aussi discours copié-collés ou, dans le cas de notre ex Président, drague invétérée : le Petit Journal est une forme de zapping moderne et amélioré.

En dehors du fait que la recette soit, dans d’autres pays, déjà éprouvée, Yann Barthès pouvait-il s’attendre à une telle audience ? En fait oui, car il arrive au moment où vous l’attendiez.

Un chiffre, un seul, explique un tel succès. 70% des français s’estiment heureux personnellement. Dans leur couple, dans leur travail, avec leurs amis ou avec leurs enfants, à l’instant présent ou en se projetant : 70% des français sont heureux de leur situation personnelle. Le décalage entretenu entre cette réalité et celle décrite au quotidien par nos politiques est saisissant. Passant inaperçue par temps calmes, la volonté acharnée des politiques et des médias à décrire notre pays comme une zone de non-droit sinistrée a fini par lasser.

Et elle a d’autant plus fini par lasser que, avec le temps, la faille spatio-temporelle séparant les discours alarmistes de la réalité s’est accentuée. Allongement de l’espérance de vie, progrès médicaux et réduction du temps de travail cumulés, vous avez aujourd’hui 40% de temps libre de plus que le français de 1900. Et surtout, vous allez faire dans votre vie 6 fois plus l’amour que lui.

Ces chiffres là ne sont pas tordus ou politiquement orientés, ils correspondent à la réalité. Ajoutez à cela le fait que distances et temps de trajet se réduisent sans cesse, et vous obtenez le portrait du français de 2012 : à la fois libre de son temps et pris dans une société de richesse et de consommation qui ne lui en a jamais offert tant, au point de ne plus avoir de ligne d’horizon. Parlez-lui de triple A et de Fukushima, et ça y est, le monde tel qu’il lui est présenté ne correspond définitivement plus à sa réalité.

Tout cela à propos du Petit Journal. Se concentrant sur la bogossitude de Dominique de Villepin plutôt que sur Clearstream. Sur le regard baladeur de Jacques Chirac plutôt que sur les emplois fictifs de la Mairie de Paris. Sur Nicolas Sarkozy qui parle de Carlita avec fierté aux ouvriers plutôt que sur son arrivée en campagne.

Ecouter un discours de campagne est devenu un supplice. Hargneux, démagogues et dégainant une insulte par phrase à l’encontre du premier venu, nos politiques n’ont pas compris que nous étions déjà 70% à être heureux. 70% à se réjouir de faire 6 fois plus l’amour en une vie, à se réjouir de passer du temps en famille, à se réjouir de s’acheter une connerie, à se réjouir de partager nos projets avec nos collègues, à se réjouir globalement de tout ce qui peut encore nous arriver.

Le succès du Petit Journal est pourtant un indicateur qui vaut tous les sondages, autant que l’amour retrouvé des français pour le jardin et pour la cuisine.

Que le premier candidat qui ne dénonce plus mais propose, qui n’insulte plus mais valorise et qui ne fronce plus le regard mais sourit de tout son visage se manifeste et passe aujourd’hui chez Be Seen. Sa campagne est faite et nos colleurs d’affiches sont prêts à démarrer.

Vianney BOURGOIS

Analyse sociologique en grande partie tirée de l'excellent ouvrage de Jean Viard, "Nouveau portrait de la France : La société des modes de vie", à acheter ici

le 02.03.12 à 08:58
par Sébastien fitamant
Excellente analyse ! Excellent article ! Bravo. Sebastien (fxm)
le 02.03.12 à 11:25
par JLB
Très intéressant, beaucoup de finesse !
le 13.03.12 à 00:08
par herbs
Pas franchement d'accord avec cette analyse...la situation personnelle des Français n'est qu'une vision partielle du problème.En parallèle de ce bonheur "intime", la France traverse une véritable crise de modèle sociétal, collectif, qu'illustre à mon avis un autre chiffre : 90% des Français ont une vision pessimiste de l'avenir (pays le plus pessimiste de la planète quand même). Donc, non, je ne pense pas que la France soit un pays particulièrement heureux. Elle a sans doute des raisons de l'être, mais elle ne l'est pas aujourd'hui. Le succès de l’émission est à mon avis à chercher ailleurs. Elle est cynique, facile à comprendre, cherche la blague juvénile à tout prix, est faussement polémique, paradoxalement apolitique: une enfant du siècle.
le 27.03.13 à 14:26
par Ladislas
Pour répondre à Herbs et aussi un peu en retard, je pense aussi que la faute d'un pays que l'on pense malheureux et celle des médias. Aujourd'hui, nous pourrions vomir devant les 20h tellement le monde nous parait absurde : guerres, crise sociétale, malbouffe.. Nous pensons avec eux que tout va mal. Si 70% des Français s'estiment heureux personnellement, ils le font de manière quasi-subjectif (moi+famille). Tandis que si 90% sont pessimistes, c'est parce qu'ils le pensent de manière objective (moi+monde). Or l'objectivité est à nos yeux celle des médias. Le succès de cette émission repose sur un journal qui se veut un point de vue subjectif de nos politiques, celui qui nous rend heureux en quelque sorte.

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